Jacqueline Gaussen Salmon, a tenu, de 1939 jusqu'à sa mort en1948, un journal intime, qui a été publié,  en 1992 aux éditions Payot, sous le titre Une prière dans la nuit, avec une préface et des notes de Frédéric Gaussen.

 

Préface

 

      Le 1er septembre 1948, par un après-midi ensoleillé sur une plage languedocienne près de l'église de Maguelone, Jacqueline Gaussen-Salmon, ma mère, à quarante-deux ans, a rencontré la mort. Départ furtif dans la fraîcheur de l'eau, à l'image d'une existence discrète, tout entière habitée par l'amour de la nature et le plaisir de peindre.

      Les amis se souvenaient alors d'une silhouette blonde et menue, d'allure très juvénile encore, arpentant d'un pas pressé, toiles et chevalet sous le bras, les rues du quartier du Marias ou les chemins crayeux de la garrigue gardoise, à la recherche du « sujet ». Peintre de terrain , que n 'effrayaient ni le crachin parisien ou normand, ni la canicule méridionale, toujours à la recherche du coin de ciel, du fragment de paysage, du jeu de lumière sur un vieux mur, qui seraient peut-être à l'origine du tableau « réussi », dont elle poursuivait, inlassablement, rêve.

      Peu de ceux qui la connaissaient alors soupçonnaient que le vaste - et vétuste -  appartement de la place des Vosges et l'atelier de Sommières, dans le Gard, contenaient plus de deux cent cinquante tableaux – sans compter d'innombrables dessins, aquarelles, gravures, sur bois, miniatures... Quarante-deux ans et une œuvre déjà considérable. Une oeuvre achevée pourrait-on dire si ce terme n'était en contradiction  même avec l'inachèvement fondamental de tout travail d'artiste.

      Une œuvre considérable menée dans le tourment  de la guerre et de l'immédiat après-guerre,  dans l'affairement d'une vie de femme, mère de famille, pressée par les taches ménagères, l'éducation des enfants, les tracas domestiques. Que fut le ressort de cette activité inlassable, haletante, menée  à la façon d'une abeille  butinant indéfiniment.

       La réponse à cette question, c'est ce Journal qui la contient. Un document dont la charge émotionnelle requérait d'abord le silence – seuls quelques courts extraits figurent  dans un livre d'hommage paru au lendemain de sa mort - , mais qui, près d'un quart de siècle plus tard, peut être publié dans son intégralité, au moment où la municipalité de Sommières vient de décider la création d'un musée Jacqueline Gausen-Salmon.

       Le Journal – c'est-dire trois cahiers d'une belle écriture d'artiste, qui avance sans fautes ni ratures, précise, dense, filant droit à l'essentiel. Le premier se présente sous la forme de trois rames de papier à lettres, pliées en deux et épinglées pour en faire de petits livres. L'écriture est claire, légère, aérienne. Ecrit dans la solitude provinciale, alors que la déclarations de guerre l'a soudain coupée des êtres les plus chers - son mari, ses frères – , ce sont un peu des lettres qu'elle s'adresse  à elle-même, la chronique de ces journées stupéfiantes où le monde s'enfonce dans le drame. Le second est un  épais cahier à petits carreaux et à couverture bleue. Toutes les pages sont remplies, sans marges ni espaces, comme si la saturation  des feuilles exprimait à la fois la claustration de la vie parisienne sous l'Occupation et la nécessité de ne rien gaspiller, de tirer parti du moindre interstice. Le contrôle de l'écriture, la maîtrise de l'expression contrastent avec le vide intérieur, la tristesse absolue des jours. C'est que, dans la nuit qui a saisi le monde, le simple fait d'écrire, de bien  écrire, de parler de la vie, est un  geste d'espoir et de résistance.

         Le troisième est un cahier d'écolier, à spirales et à couverture brune, interrompu aux deux tiers par la mort; l'écriture, toujours aussi élégante, devient plus heurtée,  plus relâchée parfois, gagnée par la découragement et l'amertume de trop d'espoirs déçus , par l'épuisement après tant de privations et d'efforts. Le troisième cahier est habité par la présence de la mort.

         On l'aura compris, ces trois cahiers ne font qu'un. Malgré une coupure sans doute accidentelle du 13 septembre 1940 au 24 juin 1942 – ce chaînon n'a pas été retrouvé mais on imagine mal qu'une activité aussi quotidienne et nécessaire ait pu s'interrompre si longtemps – ils constituent un récit continu et achevé, une véritable histoire ayant un commencement et une conclusion. Par sa composition son rythme, sa dynamique, ce Journal se distingue des productions habituelle des diaristes, dont la confession répétitive semble s'étirer indéfiniment, au fil des jours et des années. Celui-ci commence par un coup de tonnerre, qui pourrait être le coup d'envoi d'un texte romanesque : « Ainsi donc depuis hier mon pays est en guerre ! ».Et se termine,  neuf an après exactement,  par une image brumeuse qui semble annoncer l'au-delà qui l'accueillera quelques jours plus tard : « La montagne perdue dans le brouillard, comme un invisible étau a perdu ses splendeurs. »

           4 septembre 1939 – 1er septembre 1948. Dans sa régularité, le calendrier souligne la clôture de cette aventure. Et comme si cela ne suffisait ps, le hasard des paginations renforce encore le caractère cyclique de la construction. Commencé le 4 septembre 1939, le premier cahier s'achève le 13 septembre 1940. Le deuxième finit le 7 septembre 1944 et le troisième commence le 10 du même mis. S'ouvrant sur un  septembre de guerre, se terminant sur un septembre de mort, ce Journal est entièrement sous le signe de ces deux dates et de ces deux événements.

           Entre les deux – la guerre et la mort – qu'y a-t-il ? La peinture. Ou plutôt le combat incessant que va mener Jacqueline Gaussen-Salmon, femme peintre, de complexion fragile et vivant dans une solitude intérieure quasi totale, pour arracher sa peinture, son désir fou de peindre, aux griffes de la guerre et de ses conséquences – la pénurie, le froid, la faim, l'impécuniosité, l'absence des êtres chers, la peur... - et  à celles de la mort, don l'ombre gagne l'âme et le corps, mine les énergies, détruit les espérances. L'unité, le sens de ce Journal, c'es cette course effrénée pour prendre la mort de vitesse, pour parvenir un fois, une seule peut-être, à traduire dans un tableau la beauté universelle de la nature, la perfection du monde. Peindre, peindre encore, préserver un moment de solitude, garantir ce rendez-vous vital avec la toile, les pinceaux, le sujet... Tout cela fait l'objet d'un combat épuisant d'un marchandage permanent avec les nécessités de la vie, les mesquineries du quotidien. Si cette poursuite est le lot de tous les peintres, que sera-ce pour une femme, dont le statut de peintre – malgré la confiance totale et l'appui que lui a toujours accordés son mari Ivan Gaussen (1)- est plus difficile à faire reconnaître.

           Ce sentiment d'urgence, cette pression de la mort, présents dès les premières pages du Journal, mais qui ne cessent de grandir, expliquent cette fringale de peindre, cette impression que chaque minute inutilisée est gâchée à jamais, ce refus de se laisser distraire de l'essentiel. Journal dune femme traquée par les difficultés de la vie pratique, ce texte, pourtant très proche du quotidien, contient peu d'anecdotes matérielles, de récriminations domestiques. La vie est trop brève, le temps trop précieux pour se perdre en plaintes médiocres. Quelques notations suffisent  pour faire sentir le froid qui raidit les doigts, la faim qui sert l'estomac, la tristesse des files d'attente devant les boulangeries ou la course après les tickets de rationnement et les produits de première nécessité. Et surtout le climat de plomb, la torpeur désespérante de Paris occupé. Peu évoquée – si ce n'est par le hasard de quelques rencontres étranges – la présence allemande se sent surtout en creux, par ce vide qu'elle a créé dans l'atmosphère elle-même. Les Allemands sont l'instrument de cette solitude dans laquelle Jacqueline Gaussen-Salmon, femme, peintre, seule face à sa toile et à l'idée qu'elle se fait de la peinture, s'enfonce peu à peu.

           Cette solitude physique et spirituelle est en scène dès les premières pages du Journal. Lorsque la guerre éclate, le 3 seprembre 1939, Jacqueline Gaussen-Salmon se trouve seule, avec ses deux enfants à Sommières où elle termine ses vacances. Face à la catastrophe qui s'annonce, le Journal devient aussitôt le seul interlocuteur, le seul lieu où exprimer le trouble et les interrogations qui l'assaillent.

           Issus d'un milieu plutôt traditionaliste – son père, René-Louis Salmon, polytechnicien, était ingénieur des Ponts et Chaussées ; son grand-père paternel, officier de cavalerie ; ses frères, officiers de marine – Jacqueline Gaussen-Salmon était sans doute peu portée aux subtilités de la haute politique. Et pourtant on est frappé, dès les premières pages, pages, par la lucidité avec laquelle elle analyse une situation pa rticulièrement confuse. Partagée entre l'horreur de la guerre avivée par le souvenir de la précédente – faite dans conditions douloureuses par son  père et son mari -  et la conviction qu'il faut que « l'abcès crève », elle exprime spontanément ce mélange de « résolution et de résignation », qui est alors celui de la majorité des Français. Elle suit  avec effroi les premiers épisodes du conflit, observe la confusion de la mobilisation, se désespère de la réaction des gouvernants. La capitulation la révolte. Le 19 juin, elle se réjouit à la lecture du communiqué du général de Gaulle dans le journal local. Elle ressent avec honte la présence des Allemands à Paris et l'effondrement de l'Etat. Elle observe avec une perspicacité mordante les réactions des Français autour d'elle : la détresse des soldats, le désarroi des réfugiés, l'égoïsme des villageois et l'insouciance des citadins, l'arrogance des officiers après la déroute...Mais derrière ces notations, ce sont aussi les couleurs, les odeurs,  l'atmosphère, la chaleur et l'humidité de l'air, ''imprévu des gestes et l'expression des visages qui sont prestement épinglés, pour décrire avec des mots ce que le pinceau rêverait de reproduire. Les réflexions font place aux images, aux sensations, seul un artiste pouvant rendre ce qu'ont de si particulier cette histoire en suspens, ces jours indécis où, dans la douceur de l'été finissant, les hommes, livrés à eux-mêmes voient leur univers s'effondrer.

           Ce pinceau du chroniqueur, Jacqueline Gaussen-Salmon le reprendra à la fin du deuxième cahier, pour décrire les derniers combats de rue dans Paris et la fièvre joyeuse de la Libération, seul moment de vrai bonheur collectif dans longue nuit de la guerre. La description se fait alors plus libre, plus allègre, comme si, pour la première fois depuis longtemps, il était permis de musarder, de s'abandonner à la pure joie de la fête. Instant unique et bref que nulle ombre ne vient ternir, mais qui, hélas, ne mettra pas un terme aux souffrances des hommes, même si les victimes ne sont plus les mêmes. La joie de la victoire est affectée par la tristesse des vaincus, dont beaucoup à ses yeux sont innocents, et bientôt par la hargne des triomphateurs. La fin de la guerre n'apporte pas la libération des cœurs et la dure période de l'après-guerre, avec ses privations et ses règlements de compte, ses injustices et ses lâchetés, n'a même plus,  pour l'aider  la supporter, la lueur de l'espérance.

            La guerre, pour Jacqueline Gaussen-Salmon, avait un visage : celui de l'absence de ses deux frères cadets, tous deux officiers de marine er que la déclaration  des hostilités a surpris dans des mers lointaines. Ains l'inquiétude concernant la vie de deux êtres chers est constamment alimentée par le trouble qui entoure le sort de la flotte française. Les drames nationaux qui ont nom Mers el-Kebir, Toulon ou Fedala résonnent comme autant de malheurs personnels.

           A la déclaration de guerre, Jacqueline et ses deux frères avaient perdu leurs parents. Le père est mort en 1935 ; la mère est décédée en 1937. Jacqueline est l'aînée et ressent à l'égard de ses deux frères – Charles de quatre ans son cadet et Max qui a huit ans de moins qu'elle – une responsabilité maternelle. Une enfance un peu austère les a étroitement réunis. René-Louis, le père, que son travail tient souvent éloigné de la maison, a une forte personnalité. Un portrait de lui, peint peu de temps avant sa mort, le montre le visage plein, le teint rosé, le front dégarni, une fine moustache grise sur les lèvres. Un léger sourire adoucit un peu la détermination qui émane des yeux bleu clair fixant droit devant eux. L'homme, que l'on sent bienveillant mais un peu distant, en impose. La mère, Blanche, qui fut vendeuse et mannequin chez un grand couturier, est une petite femme volontaire, de caractère difficile. Elle est très belle avec son teint de porcelaine, ses traits aigus, ses grands yeux, sa bouche bien dessinée. Mais cette fille de brodeuse, née de père inconnu  n'a jamais été admise dans l'honorable société protestante de sa belle-famille. Meurtrie, elle en gardera toute sa vie une mentalité d'exclue, dans laquelle sa fille, Jacqueline, se reconnaît volontiers. Entre la mère et la fille, la cousette et l'artiste, se tisse un même refus du conformisme bourgeois, une même volonté sauvage de rester en marge. Cette société compassée, bien pensante, elle lui en veut doublement: de n'avoir pas accueilli sa mère et d'être sourde au langage de l'art. Pour elle, l'égoïsme de caste et l'insensibilité artistique vont pair. Ou plutôt, l'art est un tout, qui dicte non seulement les goûts et les émotions,  mais les attitudes et les opinions. L'art est une philosophie de la vie, qui façonne les personnalités et transfigure l'existence.

           Combat d'artiste, combat de femme... Si les revendications féministes sont tout à fait étrangères à l'univers de Jacqueline Gaussen-Salmon , les figures qui, au hasard de ses lectures, traversent son  Journal tracent un portrait emblématique de la femme libre, exprimant par l'art vérité des sentiments et le mépris des conventions : la romancière Rosamond Lehmann, qui choqua l'Angleterre par sa description des passions amoureuses ; la peintre Marie Bashkirtseff, emportée par la tuberculose à vingt-quatre ans et dont le Journal, par sa liberté de ton, bouleversa les Français ; la chanteuse Georgette Leblanc, qui  abandonna tout pour l'amour de Maeterlinck et de la poésie symboliste ; la Sauvage, l'héroïne révoltée d'Anouilh. autant de personnalités scandaleuses qui ont osé braver les convenances pour aller au bout de leur vocation.

            Toutes ce femmes étaient jeunes lorsqu'elles se sont exprimées car le génie est proche de l'enfance. C 'est pourquoi le vieillissement représente une telle menace et pourquoi l'éducation a  une telle importance. Spontanément rousseauiste, et assurant en partie elle-même l'éducation de ses propres enfants , Jacqueline Gaussen-Salmon est convaincue que chaque être porte en lui d'infinies possibilités qui ne demandent qu'à s'exprimer pour peu qu'on leur en donne les moyens. Pédagogue libérale mais exigeante, elle sait que l'art est le produit de l'effort et de la répétition, mas se méfie des contraintes excessives qui étouffent la sensibilité. Dans ce sens, ses principes éducatifs traduisent la contradiction qu'elle ressent sur sa propre formation  de peintre, entre la croyance dans la vertu de l'apprentissage en atelier et la révolte contre l'autoritarisme des « patrons ».

           Cette conviction que l'art et le génie sont liés à l'enfance explique la place que prennent dans le Journal les jeunes dont elle se sent responsable – ses enfants bien  sûr, mais aussi ses frères, Charles surtout, le plus proche d'elle, esprit brillant et paradoxal, dandy au passions raffinées, avide de voyages et de gloire, dort la personnalité romanesque lui paraît incarner l' esthétique de l'action dont elle rêve. (2) A ses yeux, Charles le marin , le séducteur au long cours, est un héros romantique qui ne méritait pas la médiocrité des temps présents et pour lequel elle ne cesse de trembler. La guerre, pour elle, c'est d'abord cet arrachement à cet univers d'enfance. Cette menace constante sur des êtres fragiles dont elle est la gardienne. D'où ces invocations répétées à la protection divine, qui reviennent au fil des pages, comme une tremblante litanie, jusqu'au jour béni du retour de l'absent. « Charles mon frère bien-aimé que Dieu te protège ! »

            Mais Dieu n'est pas seulement le protecteur des marins en détresse. Le Journal tout entier est placé sous sa sauvegarde. Lorsque le deuxième cahier touche à sa fin, le 7 septembre 1944, et que Jacqueline se retourne suer ces deux années de cauchemar et la miraculeuse délivrance qui les a ponctuées, elle en consacre le dernières lignes à rendre grâce à Dieu: « Ce cahier est fini. Que mon dernier mot y soit un élan d'actions de grâces. Merci, ô mon, Dieu ! des moments de bonheur que tu m'as donnés à moi si indigne ! Merci de l'Amour, de la Protection  où tu  nous tiens. Merci pour tout. ! »

           Ce mysticisme, fait de prière et d'effusion, penche plus du côté du catholicisme - auquel son frère Charles s'était d'ailleurs converti – que du protestantisme de ses ancêtres, trop froid et rationnel à son goût. Mais sa racine profonde, c'est dans l'art qu'il faut la chercher, comme elle le dit dès les premières pages du Journal. Une brave femme lui ayant fait remarquer que la peinture doit être « un bien agréable passe-temps », elle écrit, furieuse : « La peinture n'est pas un passe-temps : c'est ma religion, c'est ma vie. »

          La peinture : une religion. Ce n'et pas une simple clause de style, mais une réalité concrète. Un couple auquel on peut ajouter un troisième terme :l a nature. Jacqueline Gaussen-Salmon se rattache à la tradition des peintres paysagistes français qui ont fait de la nature, non seulement une source d'inspiration, mais un mystère, au sens primitif du terme, dans lequel le peintre se perd et se régénère. Pour elle, la nature est l'expression d'une perfection inépuisable, d'une harmonie divine. Y pénétrer est un acte de grâce. Et l'artiste est l'instrument,  la fois infiniment modeste et démiurgique, qui pourra en capter une parcelle et en transmettre le secret. Pour cela, il a besoin d'une techique sans cesse perfectionnée. Jacqueline Gaussen-Salmon, aui a appris la peinture à l'Ecole nationale supérieure des beaux-arts, dans l'atelier de Pierre Laurens, a une passion pour le dessin, pour la technique pure. Elle prend plaisir à expérimenter des spécialités  nouvelles, comme la gravure sur bois ou la miniature. Elle rêve du temps où les apprentis artistes passaient des années à s'exercer aux rudiments de leur art dans l'atelier des maîtres, se reprochant sans cesse de ne pas avoir assez travaillé ni assez appris. Mis elle sait aussi que face à la toile blanche, la technique disparait et que seul reste l'instinct du peintre devant l'énigme de la nature. A ce moment, plus rien ne compte,   ni le sujet,  ni le métier, rien que l'aptitude à faire passer dans sa main et son pinceau, le fluide de la Beauté, de la Vérité.

          Cette conception de la peinture comme révélation, comme aveu d'innocence devant l'émerveillement du monde, se nourrit de la fréquentation assidue des textes et des productions des peintres de référence : Chardin, Corot, Courbet, l'école de Barbizon, Manet, les impressionnistes, Monet, Cézanne, Renoir... C'est dans la contemplation de ces maîtres, qui sont passés par les mêmes cheminements et les mêmes souffrances, qu'on peut espérer trouver quelques-uns des secrets de l'expression.

          Ce choix esthétique exclusif, un peu décalé par rapport aux tendances de l'époque, explique le sentiment d'isolement dans lequel se trouvait Jacqueline Gaussen-Salmon par rapport à la vie artistique de son temps. Membre de la Société des artistes français, elle exposait régulièrement, depuis l'âge de vingt-quatre ans, dans les grands Salons (Artistes français, Indépendants, Salon d'Hiver, Salon d'Automne...). Mais l'académisme de la plupart de ces manifestations officielles la rebutait. A l'inverse, elle avouait ressentir peu d'affinités pour les recherches contemporaines, qui, du cubisme à l'abstraction, du surréalisme au constructivisme, laissaient plus de place à la théorie qu'à l'émotion et rompaient la relation avec la nature. Démarche passéiste ? démodée ? A vrai dire, elle n'en av it cure ,si ce n'est qu'elle sentait bien que la pente de la mode et du marché restreignait ses chances d'accéder à la reconnaissance publique. Le demi-échec de deux expositions particulières, en une période d'après-guerre particulièrement difficile pour les artistes, ne pouvait que confirmer ses appréhensions. Une sombre conjoncture qui contribuait à alimenter l'interrogation  qui  tenaille le coeur de tout artiste sur le sens de sa vocation et l'utilité de persévérer. Mais pour Jacqueline Gaussen-Salmon, la réponse allait de soi : seule le mort pouvait rompre le contrat avec la peinture – et avec l'écriture.

          Toutefois, si Jacqueline Gaussen-Salmon souhaitait ardemment que ses toiles, soient vues, appréciées, et même, pourquoi pas, achetées, puisque le passage par l'argent est le seul moyen pour l'artiste d'affronter le jugement du public, elle ne se doutait sûrement pas que les pages qu'elle s'écrivait à elle-même seraient lues un jour . « Ce cahier misérable qui n'intéressera jamais personne », lâche-t-elle au détour d'une phrase – avec peut-être,  le secret d'espoir d'être détrompée.

          Si ces pages, écrites dans le secret, peuvent aujourd'hui intéresser bien des lecteurs, c'est assurément par le témoignage qu'elles apportent sur une personnalité et sur une époque. Une personnalité dévorée par son art, confrontée à un  drame où une civilisation se défait. Mais, s'agissant d'un peintre, la seule question qui, en définitive, intéresse, est de savoir ce que ces écrits, en marge dune œuvre,  nous apprennent sur l'oeuvre elle-même et sur la démarche qui est à son origine. A cet égard,  le Journal, qui à travers tous les sujets abordés ne parle que du désir  et de la difficulté de peindre, permet de mieux comprendre le mystère d'une création. Il nous apprend comment un récit placé sous le signe de la guerre et de la mort, de l'angoisse et de la solitude, a pu accompagner, pendant près de dix années, une peinture toute de lumière et de sérénité.

          Mais sans doute, pour mieux en comprendre la mission inconsciente, faut-il se reporter à ce point  de départ, cette date initiale du 4 septembre 1939. Entrée dans la guerre et fin d'un monde, elle marque aussi, pour Jacqueline Gaussen-Salmon, la fin d'une période heureuse, bénie, marquée par une abondance créatrice et une aisance technique peu commune. En 1939, Jacqueline Gaussen-Salmon, trente-trois ans ans, a déjà la majeure partie de son oeuvre derrière elle. Ses toiles les plus amples,  les plus sensibles,  elle les a peintes entre vingt-deux et trente-deux ans, dans cette période qui va de son mariage à la guerre et qui a été marquée par la découverte éblouie des paysages languedociens. Une rencontre avec le Midi qui joua, dans son imaginaire, le rôle du voyage  en Italie dans la tradition picturale française.

           Dix années de production ininterrompue, d'énergie déployée sans compter, d'enivrement de formes et de couleurs. Lorsque surgit la guerre et que les contraintes s'accumulent, cette fringale continue de s'assouvir, envers et contre tout. Mais l'élan est entravé, le charme distendu. Et en même temps que la vie s'enfonce dans le désespoir la manière de peindre s'épaissit, ralentit, s'attarde dans le travail de la matière. Sentant que le temps de l'innocence est révolu,  Jacqjueline Gaussen-Salmon cherche autre chose. Elle se détourne de ses anciennes intuitions, interroge sa palette. Son travail devient moins immédiat, plus profond. Elle reprend d'anciennes toiles qui ne lui plaisent plus et les refait, souhaitant introduire de la maturité dans ce qui lui semble trop instinctif, trop fragile, trop rapide. «  Détruire tout ce que j'a fait jusqu'ici... », lâche-t-elle un jour dans une page du Journal.

           Cette recherche est longue, incertaine. Mais après plusieurs années de tâtonnement, la réponse se précise. Dans les derniers mois,  alors que l'épuisement physique et moral est à son comble, elle a renoué avec l'inspiration et l'enthousiasme des débuts. La production, à nouveau, s'accélère. La main a retrouvé sa sûreté, sa détermination. Les dernières toiles – des marines, des paysages, encore, de la campagne sommiéroise - montrent que l'aboutissement est proche, qu'une vigueur nouvelle est en train de se révéler.

          De ces recherches de peintre, qui relèvent de la confrontation solitaire avec le chevalet, il est fort peu question dans le Journal. Celui-ci a une autre fonction. Il est la face cachée d'une activité créatrice déterminée à résister malgré tout. D'une passion qui, pour exprimer la beauté et la divinité de la nature, a besoin de se défaire, en n lieu gardé secret, de l'anxiété qui la dévore. Lieu de méditation et de retour sur soi, le Journal, «ce discret ami, mon pauvre cahier », accueille ce qui ne peut être dit, ni en famille  ni sur la toile. C'est lui qui permet de continuer, de ne pas perdre espoir. Lieu d'imploration, il est là pour con jurer les mauvais sorts, pour reprendre courage. Comme une lumière dans le naufrage. Une prière dans la nuit.

 

                                                                       Frédéric GAUSSEN

 

 

(1).Ivan Gaussen a notamment établi le catalogue complet des œuvres de son épouse et édité, en 1949, une plaquette « Jacqueline Gausse-Salmon. Sa vie et son  œuvre 1906-1948 », contenant des extraits du Journal, de nombreuses illustrations et une présentation d'André Chamson.

 

(2) .Charles Salmon, qui a terminé sa carrière comme vice-amiral, est mort le 6 juillet 1989.